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Du contrat social de Rousseau: Analyse des livres I, II, III et IV

Du Contrat social Rousseau (Livres I et II)

Analyse : Florence Khodoss, agrégée de philosophie.

Le Propos du texte Le Contrat social élabore un modèle théorique : l’idée pure de Cité- indépendamment de toute circonstance historique. Il ne s’agit donc pas, pour Rousseau, de faire la genèse du pouvoir politique, ni même de proposer une histoire hypothétique de l’humanité, comme c’est le cas dans le Discours sur l’origine de l’inégalité, mais d’énoncer la règle selon laquelle on doit juger tous les régimes existants, de déterminer le fondement du droit.

Le Contrat social n’est pas pour autant, cependant, une utopie, laquelle renvoie toujours à la description concrète d’une société imaginaire, mais bien au contraire un texte abstrait. Ce n’est pas non plus un plan de gouvernement ni un projet de constitution, mais le préalable théorique à toute constitution légitime.

Rousseau emprunte l’idée de contrat aux auteurs de théorie politique et aux juristes du 17e et 18e siècle, mais la transforme radicalement : chez ses prédécesseurs en effet, le contrat est un pacte de soumission par lequel, en se donnant à des chefs, un peuple renonce à toute indépendance, abdique tous ses droits entre les mains du gouvernement. Le contrat selon Rousseau désigne au contraire l’acte par lequel une multitude d’hommes, agrégée par les circonstances et les nécessités, se transforme en un corps politique consistant, c’est à dire l’acte volontaire par lequel un peuple se constitue comme peuple, avant même de choisir un mode particulier de gouvernement, quel qu’il soit. Par le contrat le peuple est  » souverain « , il détient le pouvoir de faire la loi, tandis que les chefs du gouvernement ne sont nommés que pour la faire appliquer : ils sont en ce sens les serviteurs du peuple, non ses maîtres.

Résumés des livres I et II

Livre I L’ordre du texte est le suivant : dès le premier chapitre du livre I, Rousseau indique que le motif du contrat est l’intérêt ; il vient porter remède à la situation de détresse, de violence et d’inégalité où l’homme se trouve. Plus précisément il s’agit d’allier « ce que le droit permet avec ce que l’intérêt prescrit », de joindre la justice à l’utilité. Une fois énoncé l’essentiel de ce projet – fonder en droit l’ordre politique- le livre I remonte vers l’idée d’une première convention (chapitre V), après avoir éliminé successivement les objections que l’on pourrait tirer de l’existence de prétendues sociétés naturelles. Il le fait par trois argumentations différentes :

1. La famille (chapitre II) est bien une société naturelle mais elle ne peut fonder une cité. L’autorité de l’adulte sur l’enfant disparaît dès que l’enfant devient lui même adulte- ce pour quoi on ne peut la comparer à celle qu’un chef a sur son peuple.

2. L’autorité du maître sur l’esclave (chapitre IV) est un fait dénué de droit.

3. Le chapitre III, plus général, montre l’absurdité d’un droit qui prétendrait se fonder sur la force. De là vient la nécessité d’une première convention ou pacte social (chapitre V), consistant en une forme d’association  » par laquelle chacun s’unissant à tous n’obéisse pourtant qu’à lui même et reste aussi libre qu’auparavant  » (chapitre VI). Rousseau met alors en place le concept central, celui du Souverain (chapitre VII). Puis il indique les conséquences morales (chapitre VIII) et matérielles (chapitre IX) du pacte social.

Livre II Au début du livre II Rousseau expose les caractères de la souveraineté : elle est inaliénable et indivisible (chapitres I et II) pour autant qu’elle n’est rien d’autre que l’exercice de la volonté générale, la volonté du peuple ; elle est incapable d’erreur dans la mesure où le peuple ne veut jamais que son propre bien, c’est à dire celui de tous ( chapitre III) ; elle est cependant bornée car il arrive que la volonté populaire subisse des influences qui la détournent de son véritable objet, c’est à dire l’intérêt général (chapitre IV). En un mot, comme le dit Rousseau au chapitre VI, bien qu’il veuille toujours le bien, le peuple « ne le voit pas toujours ». Après avoir examiné le cas de celui qui transgresse la loi (chapitre V), Rousseau éclaircit alors les concepts directement liés à celui de souveraineté : la loi, comme acte ou expression de la volonté générale (chapitre VI), et le législateur. Les trois chapitres suivants sous le titre « Du peuple » (chapitre VIII, IX et X) et des « Divers systèmes de législation » (chapitre XI) développent cette idée de législateur. Enfin le chapitre XI fait passer des sens larges du mot « loi » à un sens plus strict.

Premier extrait – Des premières sociétés

  » La plus ancienne de toutes les sociétés et la seule naturelle est celle de la famille. Encore les enfants ne restent-ils liés au père qu’aussi longtemps qu’ils ont besoin de lui pour se conserver. Sitôt que ce besoin cesse, le lien naturel se dissout. Les enfants, exempts de l’obéissance qu’ils devaient au père, le père exempt des soins qu’il devait aux enfants, rentrent tous également dans l’indépendance. S’ils continuent de rester unis ce n’est plus naturellement, c’est volontairement, et la famille elle-même ne se maintient que par convention. Cette liberté commune est une conséquence de la nature de l’homme. Sa première loi est de veiller à sa propre conservation, ses premiers soins sont ceux qu’il se doit à lui-même, et, sitôt qu’il est en âge de raison, lui seul étant juge des moyens propres à se conserver devient par là son propre maître. La famille est donc si l’on veut le premier modèle des sociétés politiques ; le chef est l’image du père, le peuple est l’image des enfants, et tous étant nés égaux et libres n’aliènent leur liberté que pour leur utilité. Toute la différence est dans la famille l’amour du père pour ses enfants le paye des soins qu’il leur rend, et que dans l’État le plaisir de commander supplée à cet amour que le chef n’a pas pour ses peuples.  » L 1, Chap. 2 (pp10-11)

Questions

1 – Quelles sont les notions en jeu dans cet extrait ?

La société, le pouvoir, la liberté, la nature.

2 – Que signifie la première phrase du texte :  » La plus ancienne de toutes les sociétés et la seule naturelle est celle de la famille  » ?

La famille est « la plus ancienne » des sociétés parce qu’elle est la « seule naturelle », la seule qui ait son origine dans la nature – dans la sexualité et dans la dépendance biologique des enfants à l’égard de leur père et de leur mère . Mais cela ne signifie pas que la famille apparaisse dès l’état de nature ; au contraire, pour Rousseau, à l’état de nature il n’y a pas de famille à proprement parler : l’homme est seul, il vit comme un animal et les liens qui unissent une femme à un homme ou une mère à ses enfants sont des liens provisoires, qui disparaissent dès que le besoin cesse (besoin sexuel que l’homme a de la femme, besoin que l’enfant a de ses parents pour survivre tant qu’il ne peut y parvenir de lui même).

3 – Est-ce pour cela que  » la famille elle même ne se maintient que par convention  » ?

Oui, la famille, au sens strict suppose un lien stable, lien établi par l’amour et plus généralement par les affections que les membres qui la composent peuvent avoir les uns à l’égard des autres. Or, comme on vient de le voir, le besoin n’instaure au contraire entre les hommes qu’un lien provisoire. Voilà pourquoi la famille « ne se maintient que par convention » : elle ne se constitue véritablement comme famille, comme groupe social, que lorsque chacun s’engage, sous l’effet de l’affection et non sous la seule pression du besoin, à rester uni aux autres. C’est donc « volontairement » que l’on forme une famille avec les siens, la preuve en est que, a contrario, l’on peut ignorer volontairement sa famille. Pour cette raison la famille apparaît en même temps que les premières affections, lesquelles ne se développent qu’en société. A travers la définition de la famille, Rousseau définit donc ici la société comme supposant nécessairement un lien stable et volontaire, une  » convention « - un accord que les hommes passent entre eux et par lequel ils décident de rester entre eux.

4 – Est ce dans cette définition de la famille que réside la thèse du texte ? Non, la conception que Rousseau développe ici de la famille doit montrer que le pouvoir familial et le pouvoir politique sont de nature différente : en cela consiste la thèse du texte. Certes la famille au sens strict est une petite société, comme on vient de le voir, elle est même « si l’on veut le modèle des sociétés politiques » : voilà pourquoi « le chef est l’image du père, le peuple est l’image des enfants ». Précisément on peut le dire si l’on veut, mais ce n’est qu’une image, une comparaison, en aucun cas on ne peut établir un rapport d’identité entre le chef de famille et le chef d’un gouvernement car la « convention » qui unit les membres de la famille, la volonté qu’ils manifestent de rester ensemble, repose sur l’amour. L’amour est un sentiment d’élection que l’on peut exiger d’un père, non d’un chef, lequel commande d’abord par « plaisir », c’est à dire dans son propre intérêt, et non nécessairement dans l’intérêt des gouvernés. Par là, Rousseau compte réfuter la conception paternaliste du pouvoir politique.

Deuxième extrait – Du droit du plus fort  » Le plus fort n’est jamais assez fort pour être toujours le maître, s’il ne transforme sa force en droit et l’obéissance en devoir. De là le droit du plus fort ; droit pris ironiquement en apparence, et réellement établi en principe : mais ne nous expliquera-t-on jamais ce mot ? La force est une puissance physique ; je ne vois point quelle moralité peut résulter de ses effets. Céder à la force est un acte de nécessité, non de volonté ; c’est tout au plus un acte de prudence. En quel sens pourra-ce être un devoir ?  » L1, Chap. 3 (p 13).

*Questions 1 – Quelles sont les notions en jeu dans le texte ?

Le droit, le pouvoir, la volonté, la justice.

2 – Quelle est la thèse du texte ?

Rousseau veut montrer ici qu’il n’y a pas de « droit du plus fort », à strictement parler, que cette expression est contradictoire, qu’elle n’est utilisée que pour justifier l’injustifiable, ce pour quoi on ne saurait fonder le pouvoir politique sur la force des gouvernants, comme prétendent le faire certains théoriciens du droit naturel, tels que Hobbes ou Grotius : on ne peut légitimer la réduction d’un peuple entier à l’esclavage et à la soumission. Ainsi Rousseau compte t-il réfuter les partisans de la monarchie absolue.

3 – Pourquoi ne peut-il y avoir de « droit du plus fort » ?

Comme l’explique Rousseau dans ce passage, la force et le droit appartiennent à deux ordres différents : la force relève de « la puissance physique  » alors que le droit renvoie à une convention (donc à un acte volontaire) par laquelle l’homme acquiert en société certains pouvoirs délimités par la loi. Ainsi en est-il du droit à l’expression, du droit d’élire et d’être élu, et plus généralement de tous les droits civils et politiques. Il est donc absurde de supposer que tout un peuple choisirait par convention de renoncer à sa liberté pour se soumettre à un pouvoir absolu, c’est à dire à un pouvoir qui par définition le destituerait de tous ses droits. On ne saurait délibérément abdiquer sa propre liberté. Par conséquent la force est un fait, « un acte de nécessité, non de volonté ». On cède à la force parce qu’on y est contraint, tandis que le droit oblige, il implique le devoir de respecter les droits d’autrui, et seul instaure, pour cette raison un lien moral entre les hommes.

4 – Dans ce cas que signifie la phrase : « Le plus fort n’est jamais assez fort pour être toujours le maître, s’il ne transforme sa force en droit et l’obéissance en devoir. » ?

Précisément parce qu’elle ne repose pas sur la liberté, le consentement mutuel, la force n’est pas stable : celui qui prend le pouvoir par la force peut à tout moment la perdre par la force. Pour cette raison, il lui est nécessaire de transformer « sa force en droit », c’est à dire de laisser entendre que l’exercice de son pouvoir est légitime et non pas inique. La force a besoin de la justice comme parade en quelque sorte, pour s’établir dans la durée, garantir sa propre stabilité. Aucun despote, aucun dictateur ne dit jamais à son peuple qu’il le gouverne contre son intérêt. De même, tout maître fera passer  » l’obéissance « , la soumission de ceux qu’il assujettit pour un  » devoir », c’est à dire une loi morale (une loi s’appliquant prétendument en l’occurrence pour le bien des gouvernés), une obligation au sens strict.

Troisième extrait – De l’état civil

 » Ce que l’homme perd par le contrat social, c’est sa liberté naturelle et un droit illimité à tout ce qui le tente et qu’il peut atteindre ; ce qu’il gagne, c’est la liberté civile et la propriété de tout ce qu’il possède. Pour ne pas se tromper dans ces compensations, il faut bien distinguer la liberté naturelle qui n’a pour bornes que les forces de l’individu, de la liberté civile qui est limitée par la volonté générale, et la possession qui n’est que l’effet de la force ou le droit du premier occupant, de la propriété qui ne peut être fondée que sur un titre positif. On pourrait sur ce qui précède ajouter à l’acquis de l’état civil la liberté morale, qui seule rend l’homme vraiment maître de lui ; car l’impulsion du seul appétit est esclavage, et l’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite est liberté.  » L. 1, Chap. 8 (pp 26-27)

Questions

1 – Quelles sont les notions en jeu dans le texte ?

La liberté, la société, les échanges.

2 – Situez le passage.

Bien que, comme on l’a vu plus haut, il ne s’agisse pas d’étudier ce qui a pu ni ce qui a dû se produire, Rousseau décrit cependant le moment du contrat, au chapitre VI, comme un événement, un passage de l’état de nature à l’état civil, l’acte « par lequel un peuple est un peuple »- c’est à dire se constitue comme souverain (auteur des lois auxquelles il obéit). Au chapitre VIII, dont fait partie cet extrait, Rousseau indique quelles sont les conséquences morales de la souveraineté : l’homme cesse de n’être guidé que par ses appétits pour obéir aux règles du droit. La question est alors de savoir s’il gagne vraiment l’équivalent de ce qu’il perd, si l’état de nature, en d’autres termes, ne lui était pas plus avantageux.

3 – Quelle est la thèse du texte ?

La thèse du texte est que l’homme, par le contrat, gagne largement l’équivalent de ce qu’il perd : par le contrat, l’homme échange sa liberté naturelle contre une liberté civile et morale, et un pouvoir illimité de possession sur tout ce qu’il désire et « peut atteindre », contre la propriété. 4 – Cet échange est-il vraiment avantageux ?

Oui, c’est ce que Rousseau veut montrer ici en décrivant, dans la seconde phrase, la liberté naturelle et la possession de manière restrictive : la liberté naturelle « n’a pour bornes que les forces de l’individu », la possession « n’est que l’effet de la force ou le droit du premier occupant ». En d’autres termes, l’homme solitaire à l’ état de nature, guidé par ses seuls appétits, possède un pouvoir qui n’est borné ni par celui d’autrui, ni par la résistance que la réalité pourrait opposer à ses désirs ou à son imagination. N’ayant encore ni imagination ni désirs et une raison à l’état de virtualité, son pouvoir est borné à ses propres forces, à ses besoins par conséquent. Quant à la possession, elle est, tant qu’un contrat n’est pas passé entre les hommes, le simple « effet de la force ». Elle résulte du pouvoir de celui qui, le premier, s’empare d’une terre : le « droit du premier occupant », comme le dit Rousseau dans le chapitre suivant, « quoique plus réel que le droit du plus fort, ne devient un vrai droit qu’après l’établissement de celui de propriété », c’est à dire lorsqu’il est fondé sur un « titre positif », titre que seul confère l’Etat. En outre, on en prend possession par « le travail et la culture » et ne le conserve que pour subvenir à ses besoins. Enfin, l’homme gagne encore et surtout la liberté morale, soit la capacité par la raison, de se donner à lui même sa loi (de fixer les règles de son action) plutôt que de céder, comme à l’état sauvage, à « l’impulsion du seul appétit »- de se soumettre, en d’autres termes aux lois que la nature lui prescrit.

                                                                      

                                    

                                                                Du contrat social Livre III et IV      

                                  Analyse de Alassane K. KITANE, professeur de philosophie à Thiès

 Dans ces deux livres du Contrat social, Rousseau expose les principes fondamentaux de sa philosophie politique. Les bases de la société et du corps politique étant posées et l’origine du pouvoir fondé, Rousseau s’emploie dans le Livre III (dix huit chapitres) à examiner les mécanismes politiques, les différents de régimes avec leur force et leur faiblesse, l’essence du pouvoir et sa légitimation, les rapports entre les citoyens et l’autorité, la notion de représentant, l’essence du Gouvernement, les moyens de prévenir ses dérives etc. Dans le souci de ne rien laisser au hasard Rousseau s’est même employé, dans le livre IV (neuf chapitres), à mettre en exergue le caractère indestructible de la volonté générale, la fonction et la portée des élections, les quelques cas historiques de régimes spécifiques et même les rapports que la religion doit entretenir avec l’État. 

 

I) Analyse du Livre III : Du gouvernement ou l’essence du gouvernement 

Chapitre 1 : du Gouvernement en général 

Ce chapitre clé jette les bases de la délicate relation qu’il y a ou doit y avoir entre le peuple (le Souverain) et le peuple (l’État) : le moyen terme entre ces deux extrêmes qui expriment la même réalité, mais considérée sous des postions différentes (passive et active) est ce qu’on appel Gouvernement. Le chapitre s’ouvre sur une analogie entre le corps social et le corps humain. De même que l’organisme humain a besoin d’une volonté et d’une force pour se mouvoir, le corps politique ou social aussi a besoin d’une volonté (que représente la puissance législative) et d’une force (que représente la puissance exécutive). La puissance législative appartient au peuple dont la volonté (générale) s’exprime sous forme de loi (la loi est donc toujours générale). La puissance exécutive quant à elle consiste en des actes particuliers, d’où elle ne peut être exercée par le Souverain (c’est-à-dire le peuple). Il est donc nécessaire de lier la puissance législative et celle exécutive, de même que l’âme est liée au corps : telle est l’essence ou la fonction du Gouvernement. Sa mission est d’assurer la communication entre l’État (le peuple quand il se soumet) et le Souverain (le peuple quand il commande, c’est-à-dire auteur de la loi). Sous ce rapport, on ne doit pas confondre le souverain et le Gouvernement : celui-ci n’est que le Ministre de celui-là. « Qu’est-ce donc que le Gouvernement ? Un corps intermédiaire établi entre les sujets et le Souverain pour leur mutuelle correspondance, chargé de l’exécution des lois et du maintient de la liberté, tant civile que politique ». L’on remarquera que dans le souci de toujours préserver la liberté du citoyen, Rousseau est très méticuleux dans l’usage des concepts : les membres du Gouvernement sont appelés Magistrats ou Rois et le corps du Gouvernement, Prince. Précision importante : Les membres du Gouvernement ne sont pas liés au peuple par un contrat par lequel ce dernier leur serait soumis ; c’est plutôt par commission : les gouvernants sont des commis. 

                   L’équilibre du corps social est strictement tributaire de la proportion qui va du Souverain  à l’État en passant par le Gouvernement : « Si le Souverain veut gouverner, ou si le Magistrat veut donner des lois, ou si les sujets refusent d’obéir, le désordre succède à la règle, la force et la volonté n’agissent plus de concert, et l’État dissous tombe aussi dans le despotisme ou l’anarchie ». Rousseau est tellement soucieux de l’ordre social que sa crainte des abus l’amène à fixer les modalités de dérapage ou d’altération du corps social : « Ainsi la volonté dominante du Prince [c’est-à-dire sa ligne de conduite] n’est ou ne doit être que la volonté générale ou la loi ; sa force n’est que la force publique concentrée en lui : sitôt qu’il veut tirer de lui-même quelque acte absolu et indépendant, la liaison du tout commence à se relâcher. S’il arrivait enfin que le Prince eût une volonté particulière plus active que celle du Souverain, et qu’il usât, pour obéir à cette volonté particulière, de la force publique dans ses mains, en sorte qu’on eût, pour ainsi dire, deux souverains, l’un de droit et l’autre de fait, à l’instant l’union sociale s’évanouit et le corps politique serait dissous ». Mais Rousseau bute sur la difficulté à donner au Gouvernement un Moi (une personnalité) fort sans corrompre le moi du souverain : comment, concilier la souveraineté du peuple à l’autorité du gouvernement ? Comment faire de sorte que le Gouvernement « soit toujours prêt à sacrifier le Gouvernement au peuple et non le peuple au gouvernement » ? Selon Rousseau le gouvernement a une « vie empruntée et subordonnée » mais il doit rester vigoureux. Cette difficulté est contournée par Rousseau par une subtilité théorique : « Enfin, sans s’éloigner directement du but de son institution, il peut s’en écarter plus ou moins, selon la manière dont il est constitué ». Cela suggère que c’est la notion d’opportunité qui est la clef  face à cette difficulté. 

Chapitre 2 : Le principe des diverses formes de gouvernement. Quelles sont les causes de la faiblesse d’un Gouvernement ? 

 

 

1) « Plus les Magistrats [c’est-à-dire les ministres] sont nombreux, plus le gouvernement est faible ».Tout le chapitre 2 est un développement de cette maxime.

 2) La dispersion du gouvernement en 3 volontés (celle des individus qui le composent, celle du Gouvernement en tant que corps, et celle du peuple) provoque une asthénie car elle entraine le gaspillage.

3) Par contre «  dans la législation parfaite, la volonté particulière doit être nulle, la volonté de corps propre au Gouvernement très subordonnée, et par conséquent la volonté générale souveraine toujours dominante et la règle unique de toutes les autres ». On remarquera que ce principe de l’ordre social est totalement opposé à celui de l’ordre naturel. Au regard de l’éventuelle dispersion des volontés, Rousseau pense que le Gouvernement d’un seul est plus actif (à comparer avec la thèse de Hobbes).

4) La démocratie par contre consacre le minimum de force au Gouvernement : la marge de manœuvre du gouvernement démocratique est toujours très réduite car les réformes et les grandes décisions y sont plus difficiles (à rapprocher avec la question de Luc Ferry « comment gouverner les démocraties s’il faut être populaire pour être élu et impopulaire pour réformer ? »). L’on retiendra donc que le grand nombre de ministres atténue la force du Gouvernement car « Il est sûr que l’expédition des affaire devient plus lente à mesure que plus de gens en sont chargés, qu’en donnant trop à la prudence on ne donne pas assez à la fortune, qu’on laisse échapper l’occasion, et qu’à force de délibérer on perd souvent le fruit de la délibération ». Cependant Rousseau précise que la force d’un Gouvernement n’est pas strictement synonyme de sa droiture, de sa justesse. Sous ce rapport, le grand nombre de ministres est, au contraire plus propice à la légitimité d’un Gouvernement : « plus le Magistrat [Gouvernement] est nombreux, plus la volonté de corps [c’est-à-dire celle du Gouvernement] se rapproche de la volonté générale ». La conclusion ou leçon de morale  qu’il faut en tirer est que l’on perd dans la démocratie ce que l’on gagne dans la monarchie et inversement. 

Chapitre 3 : division des Gouvernements. Comment s’opère la division des différentes formes de Gouvernement ? Les trois types de régimes sont : la démocratie, l’aristocratie et la monarchie 

Chapitre 4 : La démocratie.

Ce chapitre (sans doute un des plus importants du Contrat) s’ouvre sur un principe théorique qui établit que dans la mesure où celui qui fait la loi est mieux indiqué à l’exécuter et à l’interpréter, la constitution la meilleure est celle où « le pouvoir exécutif est joint au législatif ». Ce principe pertinent sur le plan théorique bute cependant sur les FAITS car « un Gouvernement sans Gouvernement » c’est-à-dire l’idéal démocratique, est irréalisable. La difficulté est que si celui qui fait les lois est le même que celui les exécute, les abus sont toujours à redouter car, « Rien n’est plus dangereux que l’influence des intérêts privés dans les affaires publiques, et l’abus des lois par le Gouvernement est un moindre mal que la corruption du législateur, suite infaillible de vues particulières ». L’une des tares de la démocratie est que les intérêts particuliers menacent constamment l’intérêt général : « un peuple qui n’abuserait jamais du Gouvernement n’abuserait pas non plus de l’indépendance ; un peuple qui gouvernerait toujours bien n’aurait jamais besoin d’être gouverné ». C’est pourquoi la conclusion de Rousseau est sans appel car il déclare que la démocratie n’existe pas : « À prendre le terme dans la rigueur de l’acception, il n’y a jamais existé de véritable Démocratie, et il n’en existera jamais ». Dans la mesure où le peuple ne peut s’assembler et délibérer en permanence, seule la délégation (ou système de la représentation) s’impose, or la représentation comporte le risque de trahison. Les conditions requises pour réaliser une Démocratie véritable sont presque irréalisables et celle qui est la plus hors de portée est la VERTU comme l’avait bien vu Montesquieu : sans la vertu, toutes les conditions de la démocratie s’évanouissent. Au regard de toutes ces considérations la Démocratie est un régime turbulent qui requiert vigilance et courage pour ne pas s’altérer. C’est cela même qui justifie le pessimisme de Rousseau sur la capacité du genre humain à réaliser la démocratie : « S’il y avait un peuple de Dieux, il se gouvernerait démocratiquement. Un gouvernement si parfait ne convient pas à des hommes ». 

Chapitre 5 : l’Aristocratie.

Le texte s’ouvre sur une sorte d’archéologie de l’aristocratie, c’est-à-dire qu’il explique comment on est passé de l’aristocratie naturelles (selon l’âge) à celle élective (par choix)  [l’inégalité sociale a pris le dessus sur celle naturelle] et de celle-ci à celle héréditaire. Il y a donc trois formes d’aristocratie : celle naturelle qui convient « aux peuples simples », celle élective qui est selon Rousseau la meilleure et celle héréditaire qui est la pire de toutes. L’aristocratie comporte trois avantages : il y a d’abord une nette distinction (de fait) entre le législatif et l’exécutif, elle permet ensuite d’empêcher la promotion de médiocres et enfin, les assemblées y sont plus faciles à réunir et les délibérations y sont plus sérieuses. La faiblesse de l’aristocratie est cependant le fait que la classe dirigeante tend inévitablement à confondre sont intérêt avec celui de la volonté générale. C’est ce qui explique en partie la divergence entre Rousseau et Aristote : celui-ci préfère l’aristocratie des riches tandis que Rousseau préfère celle des meilleurs (en termes de vertu et de lumière) pour servir de modèle au peuple. 

 

Chapitre 6 : la Monarchie.

  Le principe de la monarchie est que l’unité morale (le Prince) est identique à l’unité physique (monarque, Roi) pour plus d’efficience et d’efficacité. De l’apologie de la mécanique de la monarchie, Rousseau passe subitement à la critique acerbe de la déficience morale (immoralité) de celle-ci : la monarchie comporte le risque fatal d’aliénation du peuple. Rousseau en profite d’ailleurs pour reprendre les préceptes du réalisme, mais pour en dénoncer implicitement le principe, il se permet même d’ironiser Machiavel « En feignant de donner des leçons aux Rois il en a donné de grandes aux peuples. Le Prince de Machiavel est le livre des républicains ». Ceux qui sont élevés pour diriger sont les pires dirigeants et cela veut dire que la dynastie corrompt parce qu’elle ôte la notion de bien public et le respect de la volonté populaire aux futurs monarques. Et même si certains monarques ont été bons, la monarchie reste cruelle en soi car elle corrompt inévitablement ou érige le règne des bornés. « Pour ce qui est du Gouvernement [monarchique] en lui-même, il faut le considérer sous des Princes bornés ou méchants ; car ils arrivent tels au trône ou le trône les rendra tels ». Le texte se ferme sur la critique de Bossuet dont la maxime, devenue populaire, a suggéré que « les peuples n’ont que les rois qu’ils méritent ». Bossuet qui suggère au peuple de supporter le mauvais Roi comme une punition divine est tourné en dérision par Rousseau : « On sait bien qu’il faut souffrir un mauvais Gouvernement quand on l’a ; la question serait d’en trouver un bon ». 

Chapitre 7 : les gouvernements mixtes.

Rousseau esquisse ici plusieurs solutions pour prévenir l’excès de pouvoir du Prince ou l’excès de liberté du Souverain. 

Chapitre 8 : le relativisme ou opportunisme politique de Rousseau.

 À la suite de Montesquieu, Rousseau s’emploie à montrer « que toute forme de gouvernement n’est pas propre à tout pays » 

Chapitre 9 : comment reconnait-on un bon gouvernement ?

Un bon gouvernement est reconnaissable selon Rousseau par la prospérité générale et l’harmonie qui règne au sein du peuple 

Chapitre 10 :

un gouvernement mauvais par contre se reconnait tout naturellement par le fait qu’il viole l’intérêt général et tend à se replier sur lui-même. 

Chapitre 11 : la caducité fatale des États.

Comme toute création humaine les États renferment des imperfections naturelles qui sont les germes de leur décadence, d’autant plus que les peuples évoluent. La question n’est donc pas de savoir comment faire pour instituer un État éternel, mais plutôt comment faire pour ralentir sa mort ? 

Chapitres 12, 13 et 14 :

Dans tous ces trois chapitres, Rousseau s’emploie à donner des recettes pour répondre à la question précédente. Seules des délibérations permanentes peuvent permettre au peuple et aux États d’atténuer cette fatalité de la caducité. 

Chapitre 15 : la critique de la théorie de la représentation.

Rousseau explique en quoi le principe de la représentation est absurde. La volonté générale ne peut être représentée et, sous ce rapport, les députés ne sont que de simples commissaires. Le peuple doit toujours garder sa vigilance et son activité, c’est-à-dire son implication dans les affaires de l’État. « À l’instant où le peuple se donne des Représentants, il n’est plus libre ; il n’est plus » 

 

Chapitre 16 : L’institution du gouvernement.

Contrairement à John Locke et à Hobbes qui suggèrent que l’institution du gouvernement est un pacte par lequel le peuple s’engage à obéir à ses chefs, Rousseau pense que ce n’est qu’un acte de délégation jamais un contrat. Il ne saurait y avoir un deuxième contrat après celui qui institue le corps social. 

Chapitre 17 les difficultés à instituer le gouvernement.

La nomination du gouvernement est un acte de gouvernement avant le gouvernement car le peuple choisit telle ou telle forme de gouvernement (ce qui est une loi) et nomme aussi des chefs (ce qui est la suite de la loi précédente). 

Chapitre 18 comment éviter les abus ou les usurpations du pouvoir?

C’est à cette question que tente de répondre le chapitre 18 et la solution que donne Rousseau, conformément à son principe de la souveraineté populaire toujours inaliénable, c’est la tenue régulière d’assemblées et le renouvellement de ses chefs. De là vient que toutes les lois peuvent être abrogées par le Souverain (le peuple). 

II) Analyse du Livre IV : le fonctionnement de la Cité 

 

Chapitres 1 et 2 : le caractère inaliénable et indestructible de la volonté générale.

La volonté générale est certes indestructible, mais Rousseau admet la difficulté à la faire passer dans la multitude  des volontés particulières qui ne se lassent jamais de la parasiter (chapitre 1). C’est pourquoi elle doit toujours être vivante, en acte, d’où la nécessité des suffrages (chapitre 2) et la primauté de l’avis majoritaire en cas de délibération ou de vote. 

                Chapitres 3 et 4et 5:

Rousseau expose ici le principe des élections c’est-à-dire la façon d’élire le Prince (c’est-à-dire le Gouvernement) et les Magistrats (ministres). Dans un pays démocratique tout le monde peut espérer être élu dans la mesure où cette élection dépend strictement de la loi (éligibilité) et du sort (chance). Le chapitre 4 (les comices) est entièrement consacré à l’ancienne Rome avec ses mœurs politiques. Pour éviter les abus redoutés par Rousseau, toujours imbu d’un humanisme constant, l’exemple du Tribunat est proposé dans le chapitre 5 : l’essence du tribunat est de freiner tel ou tel pouvoir trop fort. 

Chapitre 6 : la dictature.

À l’image de Platon qui a analysé les situations et les formes des différents régimes politiques et exposé les situations dans les quelles telle forme passe à telle autre, Rousseau évoque dans le chapitre 6 la dictature. Il ne s’agit pas simplement de saisir l’essence de la dictature, mais aussi de circonscrire les situations dans lesquelles elle s’impose comme une nécessité : en cas d’urgence la dictature s’impose. 

Chapitre 7 : la censure.

La censure est le mode d’expression de la déclaration du jugement public. Le rôle de la censure est de prévenir la perversion des mœurs 

Chapitre 8 : la religion civile.

Rousseau montre d’abord comment les premiers Rois furent institués de droit divin ou tinrent leur légitimité des Dieux avant d’expliquer ensuite que la religion civile doit consolider le pacte social et les vertus civiques : la religion devient ainsi l’appoint de l’État et non son fondement, d’où le principe de la laïcité : l’équidistance de l’État par rapport aux dogmes. L’on remarquera comment Rousseau parvient à distinguer trois types de religion relativement à leur emprise sur l’homme et sur l’État. La première religion, celle de l’homme qui est purement intérieure est selon Rousseau la seule vraie religion, l’authentique. La deuxième est totalitariste, exclusive et fondamentaliste : tout ce qui est hors de cette religion est déprécié et elle fonctionne comme une religion nationale. Le problème est que cette religion instaure l’intolérance religieuse et, par conséquent, l’intolérance civile  La troisième quant à elle est la pire de toutes car elle divise le peuple en citoyens et en dévots dans la mesure où elle prescrit des devoirs contradictoires. 

Chapitre 9 : conclusion 

Le texte porte sur le bilan du travail de Rousseau et sur des perspectives que l’auteur semble placer au-dessus de ses forces. 

 

13 Réponses à “Du contrat social de Rousseau: Analyse des livres I, II, III et IV”

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  1. diarra kitane dit :

    je m’appel mame diarra kitane je suis de kaolack j’ai ton ouvrage et je voudais vraiment faire ta connaissance puis que tu est de Gandiaye.nous des parent

  2. Marptyf dit :

    Salutations à vous tous ,

    Premièrement, permettez-moi de vous démontrer mon appréciation pour toutes les très intéressantes infos que j’ai découvertes sur cet formidable forum .

    Je ne suis pas sure d’être au meilleur section mais je n’en ai pas vu de meilleure .

    J’habite à Hope, us . J’ai vingt-cinq années et j’ai 4 agréables enfants qui sont tous âgés entre 4 et 12 ans (1 est adopté). J’aime beaucoup les animaux et je tempte de leur présenter les items qui leur rendent l’existance plus heureuse .

    Merci à l’avance pour toutes les superbes débats dans le futur et je vous remercie de votre compréhension pour mon français moins que parfait: ma langue maternelle est l’anglais et je tempte de m’enseigner mais c’est très compliqué !

    A la prochaine

    Arthru

  3. Cheikh Thiam dit :

    Tout d’abord recevez mes salutations les plus respectueuses.J’ai tant de fois lu cette oeuvre mais je n’ai jamais parvenu à saisir la substance.Mais voilà ainsi que vous nous parvenait avec des explications accessibles.
    Merci
    Cheikh Thiam Tl2H

  4. kitane dit :

    Salut Cheikh Thiam. Merci et surtout bon courage pour la suite.Bonne chance aussi pour la BAC

  5. Cheikh Thiam dit :

    Merci beaucoup

  6. suzanne mendy dit :

    bonsoir c était juste pour vous dire un grand MERCI pour tout; grace a vous on a un apersu bien détaillé sur cette oeuvre qui nécessite une grande concentration pour la comprendre et surtout sur la philosophie en général.Bonne ccontinuation et merci encore que DIEU vous bénisse

  7. kitane dit :

    Merci Susanne d »avoir visité ce site et surtout d’avoir posté un commentaire. Bonne continuation et bonne réussite à vous

  8. andré malick ngom dit :

    slt m.kitane mon nom c’est andré malick ngom d’ailleurs c vs ki etes mon prof je suis de la tl’1a au lycée ahmadou ndack seck de thies merci pr les info fournies à propos du contrat social sans lire le livre je commence a le comprendre merci bcp ke dieu vous garde

  9. kitane dit :

    Merci André d’avoir visité le site et bonne chance à toi

  10. andré malick ngom dit :

    merci beaucoup monsieur kitane vous etes reconnaissant

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